Une start-up de Besançon invente un audioguide révolutionnaire

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La société Livdeo a mis au point un nouveau type de médiation muséographique. Plus besoin d’appareils à louer à l’accueil ni de téléchargement, le Geed est dans l’air et s’attrape avec son portable.

Comme le maréchal de Turenne, c’est au château de Sedan qu’est né « Livdeo » (https://www.livdeo.fr/fr), l’une des start-up bisontines les plus innovantes du moment. Les gestionnaires du site historique souhaitaient que les visiteurs puissent avoir accès à un audioguide sur leur smartphone afin de l’utiliser en totale autonomie, sans connexion internet. « Je ne sais pas qui était le rédacteur de la problématique posée dans le cahier des charges, mais il avait vu juste quant à la complexité de la demande. Il nous a fallu deux ans pour ébaucher la réponse », explique Marc Perrey, directeur associé de cette entreprise de médiation culturelle, spécialisée dans la muséographie.

Une idée totalement inédite, extrêmement séduisante mais diablement complexe. « Pour commencer, un smartphone refuse carrément de faire cela. Il faut le tromper pour qu’il télécharge une application hors des stores. Ensuite, cela demande du temps et de la place. Il s’agissait donc de produire une application très limitée en créativité qui demande malgré tout une connexion internet puissante pour répondre à la montée en charge. Et là, on se heurte à une tendance de plus en plus forte. Aujourd’hui, 80 % des utilisateurs refusent d’encombrer leur smartphone avec des applis dont ils n’ont pas l’utilité quotidienne. L’heure est à l’épure. »

Techniquement, la société qui manipule des algorithmes très puissants se sentait légitimement de taille à relever le défi. « Mais on a senti que la question était plus philosophique que technologique. Il fallait faciliter au maximum la rencontre entre le visiteur et l’établissement… » Quitte à multiplier les difficultés, faire simple dans l’univers numérique est en effet le plus souvent une gageure.

« Du point de vue du visiteur, il fallait que celui-ci soit effectivement autonome, uniquement équipé de son propre smartphone ou de sa tablette, mais sans rien avoir à télécharger. Donc que notre système soit compatible avec tout type de terminal et lui fournisse des informations au vol au fur et à mesure de ses déplacements. Il fallait qu’il prenne aussi en compte les quatre types de handicap (mental, auditif, visuel et moteur), ce qui demande des bases de données très lourdes (en particulier pour la langue des signes qui ne peut se résoudre que par la vidéo). Et qu’il soit multilingue sans limitation et enfin sécurisé et non intrusif. C’est-à-dire que, à l’exception d’un tout petit cookie permettant d’être reconnu pour une autre visite ou sur un autre site, il ne reste rien sur l’appareil du visiteur quand il a quitté les lieux. » Une fois le concept mis au point et enfermé dans une box, l’expérimentation va durer un an, sur le site du musée des maisons comtoises, à Nancray, près de Besançon dans le Doubs (https://www.maisons-comtoises.org/). « Au départ, les professionnels du musée cherchaient une solution pour l’accueil de handicapés auditifs. Nous leur avons proposé de devenir notre laboratoire pour tout type de visiteurs. Avec ses 15 hectares, une mauvaise connexion 3G, un internet poussif… c’était le lieu idéal. » Livdeo installe ainsi, avec huit de ses box, Geed, contenant une infrastructure Wi-Fi performante et un scénario applicatif, exploitable à distance. « Libre ensuite à nos clients de charger le système de ses contenus texte, audio, vidéo, cartographie, jeux… Tout est possible et en illimité… Nous avions notre vitrine et les gens sont venus de loin pour tester la connexion à notre Geed. Mais la réaction certainement la plus valorisante pour nous a été celle d’une visiteuse malentendante qui nous a dit se sentir pour la première fois de sa vie une personne normale, car elle n’avait pas eu à quémander quoi que ce soit à l’accueil pour effectuer la visite ! »

Les professionnels aussi trouvent cette innovation à leur goût. Les citadelles de Besançon et Belfort suivent le projet, ainsi que la chapelle Le Corbusier à Ronchamp, le musée d’histoire et d’archéologie de Lausanne, le muséum de Toulouse, le château de Suscinio, ancienne résidence des ducs de Bretagne dans le Morbihan ou la galerie d’art moderne Lympia, dans l’ancien bagne de Nice, qui organise par ce biais une exposition Giacometti qui fait date. « Il n’y avait rien d’autre que les œuvres et un titre… Dans un dépouillement extrême. Tout le reste des informations était obtenu grâce à notre Geed. » D’autres sites de renom mondial se montrent intéressés. « On a même breveté la géolocalisation indoor et en 3D du visiteur par trilatération Wi-Fi. » Dernier arrivé au club Livdéo, le musée olympique de Lausanne vient de choisir le concept Livdeo. Il offrira une vitrine mondiale aux Bisontins.

« C’est un bouleversement fondamental du modèle des visites de sites patrimoniaux que l’on peut également étendre à des sites ne recevant pas de public, puisque la relation avec le Geed ne nécessite aucune intervention extérieure. Nos concurrents sont totalement distancés. Ce sont des éditeurs d’application. Un seul a tenté un recours après un appel d’offres infructueux mais sans dépasser l’intention. C’est un peu comme lorsque le métier Jacquard est venu révolutionner le tissage… c’est impossible d’arrêter ça », s’enthousiasme Marc Perrey. Et d’ajouter : « Aujourd’hui, notre priorité est de maintenir deux ans d’avance technologique. » Pour se faire, Livdeo mise sur la mobilité. Après avoir équipé des sites naturels, comme les cinq sites remarquables de la vallée du Loir, près du Mans, la start-up envisage, par un couplage GPS de sa box, d’équiper des bateaux promenade ou des bus touristiques. Plus fort, son système de sonorisation, baptisé Deealog, permet aux spectateurs d’un film ou d’un son et lumière de choisir instantanément la bande-son dans la langue de leur choix, sans limitation. « Il y a même possibilité d’interagir pendant la diffusion avec du contenu multimédia pour obtenir un complément d’information. On a également en projet un Geed éducatif ou événementiel transportable dans un sac à dos. »

Marc Perrey, 58 ans, est le fondateur de Livdeo. Ingénieur du son à la base et… bassiste, il est de ceux que « la scène a tués ». Il se relance dans la photographie aérienne dans les années 80, puis conçoit et réalise des documentaires pour l’Éducation nationale avant d’être recruté par France 3 comme monteur. Il crée en parallèle sa société de production de films qui va se spécialiser, dans les années 90, dans la muséographie. « Il y avait une grosse demande. À l’époque, quand il fallait mettre un simple film qui tourne en boucle dans un musée ou une galerie, cela relevait d’une véritable prouesse technologique. Créer une interface utilisateur à destination des visiteurs était extrêmement complexe. Cela fait que j’ai toujours maintenu une intense veille technologique à l’affût des dernières évolutions. »

Depuis vingt ans, Marc Perrey travaille avec Ciprian Melian, 47 ans, ingénieur en informatique. Lui a œuvré dans les domaines très pointus de la traduction et l’analyse du discours informatique, l’édition d’un langage contrôlé dénué de toute ambiguïté à destination de secteurs d’activité où un mot ne peut avoir de double sens, comme l’aéronautique. Mais aussi la gestion de collections muséographiques… Il a aussi développé et gère toujours la plateforme du club des utilisateurs de France télévision et ses 600.000 abonnés. Pour l’union des déportés d’Auschwitz, il a créé un site, « Mémoire des déportations », aujourd’hui repris par le ministère de la Défense, qui allie à un référencement géographique cartes des camps, témoignages, documents vidéo, audio, texte et offre des outils de montage à destination des étudiants souhaitant approfondir cette question.

Ces expériences conjointes se retrouvent aujourd’hui dans le Geed de Livdeo. « Il s’agit d’une solution d’accessibilité universelle à l’information, sans contrainte ni barrière technologique », résume Ciprian Melian. « Parmi les innovations que nous apportons, il en est une majeure, celle de prendre en compte le déplacement des visiteurs à travers un dispositif de localisation extrêmement fin et instantané que nous faisons breveter. La synchronisation est de l‘ordre de la milliseconde. En comparaison, au Louvre par exemple, il a fallu installer 3.000 balises Bluetooth dont il faut changer la pile tous les mois. Cela nécessite aussi de précharger une application, puis son contenu, en fonction de la visite retenue. Avec notre Geed, il n’y a plus besoin de tout cela. »

Avec la solution de Livdeo, une fois connecté en Wi-Fi, il suffit de se laisser guider par l’interface, on peut choisir sa langue, et tous les bonus mis à disposition par le site visité en fonction de sa localisation, en trois dimensions. Le système se joue également des étages. « Il prend en considération le déplacement physique du visiteur dans la scénarisation de sa visite, propose des transitions, indique les choses à voir à proximité. » On pourra même bientôt « dialoguer avec un chat vocal multilingue couplé à une intelligence artificielle. » Et qui sait, badiner avec la Joconde un jour…

« On ne voulait pas d’appli, pas de QR code, pas d’internet et rien à télécharger… Pour nous, c’était la réponse aux questions que nous n’arrivions pas à résoudre », témoigne Virginie Duede-Fernandez, directrice du musée des maisons comtoises, à Nancray (Doubs). « Et en particulier aux questions de vivre ensemble, comme l’accueil des handicapés visuels et auditifs. Livdeo nous offre un confort de visite inégalé et surtout très discret. Plus personne n’a besoin de venir demander à l’accueil un quelconque dispositif d’aide à la visite, ce qui est vécu comme clivant. D’ailleurs, on le voit. Les personnes souffrant d’un handicap, ainsi que les étrangers, ont très nettement allongé leur temps de visite. Avant, ils restaient tout au plus une heure et demie, sur un site de 15 hectares. Maintenant, il n’est pas rare de les voir passer la journée avec nous. Et c’est clairement là que nous nous situons. Nous ne sommes pas seulement un lieu patrimonial mais aussi un endroit atypique où les gens prennent le temps de se poser. »