Patriotisme, souveraineté, nation : ce qui vaut pour l’Ukraine vaut-il pour la France ?

L’opprobre jeté sur le patriotisme en France explique aussi l’augmentation des violences entre individus et la défiance généralisée. Une leçon pour nos politiques d’éducation et d’intégration ? Qu’au moins l’atrocité d’une guerre sur le sol européen permette, en France, de renouer avec cet « idéal national » universaliste, en même temps qu’avec la nécessaire souveraineté.

Aux confins de l’Europe, un peuple se bat pour son intégrité territoriale et son indépendance politique. Un État-nation revendique son droit de ne pas se voir dicter son destin par son imposant voisin. Aux confins de l’Europe, l’Ukraine affirme la spécificité de sa culture pour refuser de se fondre dans cette Russie dont les premiers tsars furent les princes de Kiev. Et, tout à l’ouest, ceux-là mêmes qui proclamaient depuis trente ans la mort des États-nations, ceux pour qui l’expression « identité nationale » disqualifiait quiconque la proférait, se font désormais les chantres du patriotisme. Mieux, ils traquent les « souverainistes », coupables de n’avoir pas prôné l’écrasement de la Russie par l’Otan depuis vingt ans, affublant de ce terme en forme de stigmate, « souverainistes », aussi bien les nationalistes d’extrême droite que les anticapitalistes d’extrême gauche, et plus largement tous ceux qui ne communiaient pas dans l’avènement du grand marché mondial.

Au-delà des rodomontades des habituels fauteurs de guerre, dont on ne sait pas bien s’ils assument réellement la destruction planétaire que provoquerait l’attaque qu’ils appellent de leurs vœux – et qu’elle aurait aussi bien provoquée en 2014 (puisqu’ils estiment qu’il fallait frapper plus tôt) – ou s’ils rejouent simplement 1940 pour se persuader qu’ils auraient été du bon côté, une question nous revient dans le vacarme de l’Histoire et nécessite de poser les termes du débat : celle de l’articulation entre nation, patrie et souveraineté.

Premier point, si quelque chose comme le « souverainisme » existe, il réside dans le fait de considérer que la souveraineté se confond avec la démocratie. Rien à voir, donc, avec un quelconque nationalisme. Il s’agit de proclamer que c’est le peuple assemblé qui décide en commun de son destin, et que cela ne peut se faire que si la nation, en tant que communauté politique, est indépendante, c’est-à-dire que la volonté du peuple est pleinement respectée et que l’État a les moyens de l’appliquer. Est-il utile de souligner combien la crise sanitaire et la guerre en Ukraine mettent brutalement en exergue la pertinence de ces analyses, au point qu’un Emmanuel Macron, qui considérait en 2017 le « souverainisme » comme un relent réactionnaire, théorise aujourd’hui la nécessité de garantir la souveraineté alimentaire, sanitaire et énergétique de la France et de l’Europe ? Il faut encourager les nouvelles vocations, mais on aimerait que les nouveaux convertis, au moins, ne se paient pas le luxe de continuer à invectiver ceux qui, humblement, prêchaient dans le désert…

La souveraineté, donc, n’est que le moyen par lequel l’État exerce son rôle de protection des citoyens dans un monde qui n’avait cessé d’être dangereux que pour les adeptes de Francis Fukuyama et de la « fin de l’Histoire », et elle se décline de manière extrêmement concrète, à l’inverse exact des politiques de flux et de division mondiale du travail prônées depuis quarante ans par les néolibéraux affirmés ou leurs cousins honteux, les sociaux-démocrates.

Reste la question de la nation, et celle du patriotisme. Celui dont fait preuve le peuple ukrainien force aujourd’hui l’admiration et efface le nationalisme des groupuscules extrémistes, bataillon Azov et Pravi Sector, qui avaient entaché la révolution de Maïdan (mais que les observateurs occidentaux n’avaient curieusement pas vus). Là encore, le drame de l’Ukraine nous rappelle que les êtres humains s’organisent en communautés dont les racines peuvent être culturelles, historiques, religieuses ou linguistiques. Ces communautés partagent un territoire dont la nature géographique et climatique influence les modes de vie et la sociabilité des hommes qui y vivent. Rappeler ces évidences est visiblement nécessaire, puisque l’Occident a rêvé depuis la fin du XXe siècle d’une uniformisation du monde par le droit et le marché et que ce rêve semblait justifier son mépris total pour tout pays qui ne partagerait pas ses « valeurs », par définition moralement supérieures.

« que chaque État se donne pour tâche essentielle, non de s’accroître, d’étendre ses frontières, mais d’aménager au mieux son autonomie, d’appeler à une vie morale de plus en plus hauteQue l’État n’ait d’autre but que de faire de ses citoyens des hommes dans le sens complet du mot ».

En vous abonnant, vous soutenez le projet de la rédaction de Marianne : un journalisme libre, ni partisan, ni pactisant, toujours engagé ; un journalisme à la fois critique et force de proposition.